Jean Pierre Lihou.
DU BON USAGE DES ARTISTES
Ce texte traite de la fonction des arts plastiques, autour de l'idée de l'Homo Erectus Fabricans, c'est à dire de responsabilité collective dans l'acte de créer.
Il a été écrit dans ses grandes lignes en 1985 puis complété en 1993 par le texte sur la fonction poétique et achevé en 1996 pour être intégré dans mon site internet, dont je l'ai retiré en 97, et remis en Janvier 2005.


/ Jeux de bonne société / L'art reproducteur de système / L'art n'est pas universel /
/ Futures novations artistiques / Statut de l'artiste et pensée poétique /
/ De nouvelles formes de relations / Décideurs déficients / Assez de culture-culte! /
/ Le gâchis des gourous de la culture culte / L'art n'est pas constructeur en soi /
/ Promouvoir la fonction artistique dans la vie quotidienne /
/ Prolifération des rond-points / Objets de la vie quotidienne / Culture des matériaux /
/ Pas de dessin sans dessein / Fonction pragmatique de la rêverie /
/ La rêverie est nécessaire à notre évolution / L'artiste au centre de nouvelles relations sociales /
/ Décideurs décidés et Homo erectus fabricans /

Les débats sur l'art doivent s'inscrire dans une perspective plus large que celles qui sont proposées par les activités d'art elles mêmes. Le débat sur l'art porte sur l'évolution de notre processus d'hominisation. L'art contribue à faire évoluer les idées que nous construisons pour enrichir ou appauvrir le concept d'humanité.
Les créateurs d'art sont imprégnés de leur époque et de l'organisation de la société de leur temps, leur émancipation n'est que relative. Créer exige d'eux la conscience de leur responsabilité dans un devenir humain. Aujourd'hui, quelles que soient leurs intentions initiales et leur discipline d'application les artistes sont confinés dans des rôles d'amuseurs, de bouffons, de faiseurs de babioles dont notre système social fondé sur l'événementiel spectaculaire a besoin pour relancer la diffusion de "nouveaux" objets intellectuels confondus avec des objets matériels dont la consommation est elle même implicitement délibérément confondue avec une notion floue de progrès. C'est la logique de base du renouvellement des modèles référentiels.


Jeux de bonne société.
Les prétendues audaces subversives des avant-gardes ne sont que des apparences formelles. Ce sont des "jeux de bonne société". Les faits d'art ne sont tolérés que dans la mesure où leurs codes canoniques, leurs références normatives, peuvent servir de faire valoir aux aventuriers de la modernité qui se nourrissent des frissons de l'intelligence sans en courir les risques. Un collectionneur peut dans son bureau admirer sans gêne l'uvre d'art de son choix tout en prenant les décisions industrielles planétaires les plus abjectes. La seule présence de cette uvre le confirmera, malgré tout, vis-à-vis de lui-même et de son environnement dans un statut d'homme éclairé. L'objet d'art dont il s'est approprié le mythe le gratifie d'une auréole lumineuse quand bien même ses actes de vie sont ténébreux.

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L'art reproducteur de système.
Tout en intégrant les apports des avant-gardes, on ne peut pas plus longtemps considérer les percées de la pensée comme étant en soi des facteurs de progrès pour la seule raison qu'elles sont des projections du libre exercice de l'esprit.
Les innovations individualistes des créateurs de l'art moderne et des avant-gardes occidentales se sont développées conjointement au libéralisme conquérant. Elles en sont l'expression. Elles ont servi à révéler les audaces de la libre entreprise, et par là même ont contribué à ouvrir au sein d'une même culture, la culture occidentale, des espaces de pensée d'une diversité inconnue jusqu'alors, sinon dans la diversité historique de toutes les cultures.
Mais les contenus et les discours qui dominent l'art moderne et contemporain, fruits d'une évolution sélective savante, tout en élargissant les champs prospectifs de l'esprit et en enrichissant nos sensibilités, confirment les fondements de notre système social et entretiennent son invariable reproduction.


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L'art n'est pas universel.
Nous avons suffisamment de recul sur l'histoire de l'art du XXe siècle, si féconde en innovations formelles, pour comprendre comment les apparentes transgressions artistiques lorsqu'elles ne sont plus que des jeux d'esthètes accentuent les vides culturels d'une civilisation aux tendances excessivement trop matérialistes et comment elles peuvent générer les fractures malgré les discours généreux et universels qui les accompagnent, exactement comme le libéralisme économique arrogant, vision totalitaire de l'activité entreprenante envisagée sans autre dessein que sa propre reproduction, accentue les misères humaines.
L'art n'est pas aussi universel que les protagonistes de l'idéalisme consensuel se plaisent à le clamer. L'art est un jeu de classes, de castes, de clans qui rivalisent dans la conquête de territoires de domination.


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Futures novations artistiques.
Si nous voulons encore progresser sur le chemin de l'humanité nous devons inventer de nouvelles formes de relations sociales à la création. L'action de l'esprit n'a de sens que si elle se diffuse dans toute la société pour s'y mêler au quotidien. Les futures véritables novations artistiques ne seront pas esthétiques mais sociales, elles viendront d'une création intégrée dans le vécu de la quotidienneté.
La réduction du temps de travail, de même que l'allongement de la durée de vie, vont libérer les capacités créatrices de millions de femmes et d'hommes qui vont trouver dans les arts plastiques un domaine d'expression de leurs expériences et de leurs visions personnelles. Chacun cultivera son jardin culturel. Ces nouveaux créateurs ne vont pas seulement alimenter les circuits marchands qui exploiteront d'autant facilement ce filon de production massive de babioles artistiques que leurs producteurs ne seront au départ pas très exigeants sur les conditions de collaboration, puisque cela sera pour eux une seconde ou ultime activité, de surcroît valorisante. Les négociants sauront tirer de ce contexte une nouvelle source de profits spéculatifs. C'est d'ailleurs déjà commencé sur le marché américain. Le petit monde des "experts" en art contemporain va nous découvrir un génie à chaque coin de rues, le temps d'une exposition dans une galerie ou un centre d'art contemporain à la mode. Puis on passera au suivant, serviteur corvéable d'autres singularités événementielles...
Cette activité créative massive, donc, ne va pas avoir comme seul effet une surproduction d'objets d'art banalisés en tant que supports des processus marchands, elle va générer une nouvelle relation à l'art. À travers une pratique étendue de l'action de créer, pensée et vécue, le "Tout est art" de Duchamp va rencontrer le "Tout est sacré" d'Aristote. L'essence de l'art, que sont perception, pensée et dessein, en mouvements matérialisés, va s'intérioriser dans de larges couches de la société.


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Statut de l'artiste et pensée poétique.
Le statut de l'artiste va donc être rapidement bouleversé.
La compréhension du rôle du créateur va se modifier et rejoindre d'autres évolutions des consciences et des pratiques sociales. On va découvrir la communauté des créateurs de toutes les disciplines pour mieux faire converger leurs actions : Certains décideurs (dirigeants, cadres d'entreprise, hommes politiques, universitaires) qui ont déjà constaté que leur fonction sociale se rapproche sur le fond de la conception classique du créateur en tant qu'individu capable de synthétiser des données éparses apparemment incohérentes, de les relier et de les transformer en actes pertinents, efficaces parce que cohérents, vont logiquement mieux percevoir l'idée de l'utilité d'intégrer un artiste dans les processus décisionnels. Non pas comme la coquetterie facultative d'un "supplément d'âme", comme disait Malraux, mais comme une fonction opératoire indispensable à toute décision, rôle pragmatique de l'antique "pensée poétique".
Désormais les novations artistiques ne peuvent plus être seulement d'ordre formellement esthétique, car l'esthétique esthéticienne n'a pas plus de qualités pour notre évolution humaine que la politique politicienne ou la technique technocratique.


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De nouvelles formes de relations.
Les novations artistiques seront sociales parce qu'elles découleront de changements de rapports sociaux, et qu'en retour, elles y contribueront. Cela devra être mis en application dans toutes les attitudes qui engagent notre avenir. C'est-à-dire quasiment partout.
Les créateurs vont devoir se ressourcer dans l'organisation de nouveaux espaces de relations sociales communautaires, pour refonder leur créativité en la reliant à la vie de tous les jours et en l'organisant non plus seulement en fonction de leur pulsion individuelle, mais en reliant leur mouvance créatrice à celles d'autres individus.
De nouvelles relations sont à inventer au cur de la cité comme dans la vie privée, en dehors des attitudes purement spéculatives, tant intellectuelles que financières auquel l'art contemporain s'est livré. De nouvelles initiatives sociales vont émerger pour concevoir collectivement et pour produire localement des objets significatifs et constitutifs d'un art de dire les désirs de mieux vivre, et d'un art de vouloir savoir intégrer une spiritualité laïque dans la vie quotidienne, d'une capacité à signifier de véritables idées fondatrices de mieux être. Et cela, ce n'est pas seulement de la Déco pour faire joli, c'est tout, absolument tout de notre vie qui est concerné.
Et tout cela, c'est le sacré.


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Décideurs déficients.
Concrètement cela implique des décideurs qui ne soient plus dans leur grande majorité les déficients d'une culture picturale considérée comme la cerise sur le gâteau, ayant une opinion sur tout sans avoir l'éthique d'en approfondir le savoir, parlant du futur tout en formulant des opinions esthétiques fondées sur des concepts datant d'avant le XVI e !!
Que peuvent donc penser des élus de la République qui travaillent, réfléchissent et prennent leurs décisions dans du mobilier Louis XV ou Napoléon ?.
Justement, que réfléchissent-ils ?
Alors, vaguement conscients de leur ignorance, ces femmes et hommes qui façonnent notre vie de tous les jours n'ont pas d'autre ressource que de remettre leurs pouvoirs à concevoir une décision entre les mains de conseils-experts en fabrication de rapports.
Les nouvelles relations à l'art et à la vie impliquent en outre que les artistes, cessant d'accepter d'être les VRP de l'individualisme narcissique, découvrent que leur individualité profonde accomplit toutes ses richesses potentielles dans une sociabilité créatrice mêlée à la vie quotidienne, thèmes de création et objets créés confondus.


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Assez de culture-culte!
Les institutions ont renforcé en France la centralisation culturelle cachée derrière la décentralisation géographique : "On assiste actuellement à la prolifération de l'expertise et le recours aux experts est un phénomène de mode. Les responsables politiques s'entourent d'experts, s'en remettant à leur compétence de spécialiste. Mais s'agissant de l'art contemporain, la notion d'expertise est difficile à maîtriser... Il n'est pas interdit de s'interroger sur la formation et la certification des spécialistes de l'art contemporain..." Raymonde Moulin. L'art aujourd'hui.1993.
Ces propos confirment les constatations vécues sur le terrain par les artistes, par tous les artistes, quels que soient leurs engagements. La relation entre la pensée artistique contemporaine de ces 20 dernières années et la population de tous les jours subit les effets néfastes de diverses stratégies normalisantes exercées par les "experts" de l'art contemporain, ou prétendus tels. Ces animateurs de musée, de galerie, de centre municipal d'art contemporain, ces conseillers artistiques des DRAC ou des FRAC montrent par la nature de leurs programmations, par les similitudes de leurs discours et de leurs comportements qu'ils sont plus préoccupés de leur reconnaissance personnelle dans la tribu de l'art, voire de leur postérité, que de la cohérence réelle de leur action avec la réalité sociale de la cité ou de la région qui les emploie.
La culture-culte aggrave les tares de notre société, elle en occulte les remèdes.
Il faut maintenant admettre avec lucidité que les élus, les partenaires privés, les artistes et animateurs, salariés ou bénévoles, de l'institution artistique qui se préoccupent de produire dans les villes des événements spectaculaires ne font qu'appliquer des problématiques de promotion médiatique. Dans ce cas, le programme d'aménagement d'une collectivité locale n'est que le prétexte au développement d'une stratégie de notoriété, ce qui peut avoir un intérêt promotionnel pour les uns et les autres, voire quelques retombées économiques et culturelles bénéfiques pour la localité. Ces pratiques systématiques déterminent les choix créatifs, ne serait-ce déjà qu'à travers la sélection des artistes qui se soumettent à ces objectifs, elles enveloppent les questions de la présence de l'art dans la vie et dans la ville d'une nébuleuse de considérations qui n'ont rien à voir avec les raisons pour lesquelles des citoyens auraient localement intérêt à vivre harmonieusement ensemble en présence d'uvres d'art.
Il faut réintégrer l'art dans un processus sociétal lié localement à la variété des activités de la vie quotidienne. Les poétiques artistiques ont une réelle prise sur le réel, ce sont des actes spirituels concrets qui peuvent agir sur l'environnement matériel et la manière dont il est perçu.


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Le gâchis des gourous de la culture culte.
L'art, surtout s'il n'est pas consensuel, contribue grandement, quand il est intégré dans la vie quotidienne, à notre capacité d'évoluer, c'est-à-dire au mieux être, si peu quand il est au musée... L'art vivant n'a pas de fonction conservatoire mais des fonctions dynamiquement renouvelées de signifier la multiplicité spirituelle humaine, qui est une dimension constitutive du bonheur, laquelle est notre raison d'être de base. Cette spiritualité contradictoire qui sollicite notre intelligence, qui la féconde et la régénère est malheureusement transformée en relique, enchâssée dans les lieux clos du culte de la culture par les prêtres et les gourous culturels institutionnels.
Tous les décideurs, toutes catégories politiques confondues, responsables de l'absence de l'art dans la vie quotidienne sont coupables de ce gâchis de ressources humaines. Qu'ils cessent de nous raconter des stupidités sur les fatales contraintes économiques conjoncturelles qui les empêcheraient d'assumer "totalement la totalité" de leurs responsabilités face aux enjeux de devenir de la civilisation à la construction de laquelle ils participent et pour laquelle nous leur avons délégué notre confiance de citoyen. Les décideurs doivent s'ouvrir l'esprit à de nouvelles attitudes décisionnelles génératrices de progrès humain et de bonheur. S'il ne le font pas spontanément, et il est permis d'en douter, il est urgent qu'on le leur dise poliment d'abord et qu'on les y contraigne s'ils font semblant de ne pas entendre. On, ce sont les gens de tous les jours aux côtés des autres, dont les artistes, si les médias veulent bien y contribuer; en quelque sorte tous les gens de bonne volonté conscients des vrais enjeux de civilisation dans lesquels nous sommes mondialement engagés et dans lesquels nous ne pouvons positivement évoluer que si nous investissons pour chaque acte de notre vie communautaire la totalité de la diversité des ressources créatrices disponibles.


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L'art n'est pas constructeur en soi.
Bien au contraire il peut contribuer au délitement d'une société.
Les expositions d'art contemporain répondent à une nécessaire diffusion de la connaissance de l'art vivant par la contemplation. C'est très bien ainsi, c'est même nécessaire que des lieux soient spécialement organisés pour cette forme de découverte. Mais ce n'est pas suffisant à notre évolution. Ces lieux se prétendent dédiés à une pensée universelle, si on en croit leurs commentateurs zélés. L'analyse de leurs contenus montre qu'ils ne «transmettent» rien d'autre qu'une idéologie ambiante événementielle et superficielle, très souvent dénuée de tout projet de société dont la clarté de l'énoncé pourrait émanciper un débat d'idées, toujours accompagnée et justifiée par un discours mystique sur l'acte créateur, déclinant à l'infini la vision pyramidale du monde au sommet duquel se situe dieu, ou le monarque, ou l'artiste.
Les citoyens visiteurs viennent voir encore et toujours l'Esprit incarné dans l'Oeuvre, puis ils sortent du sanctuaire culturel, comme s'ils sortaient de temples ou de palais, pour vivre leurs incontournables dépossessions renouvelées au quotidien.
Dépenser des efforts d'argent et d'énergie pour déplacer des pélerins de la culture-culte revient à chanter une messe de soumission à la fatalité des ségrégations sociales par la culture.

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Promouvoir la fonction artistique dans la vie quotidienne.
Il faut inventer de nouvelles relations à la création sur la base des structures culturelles existantes, en les faisant évoluer. Il faut développer les capacités créatrices de tous, promouvoir la fonction artistique dans la vie quotidienne et favoriser des processus de création intégrée dans les nécessités de la cité où l'artiste jouerait un rôle d'aménageur d'espaces de pensée en collaboration avec les vivants de tous les jours.
C'est d'autant possible aujourd'hui que les nouvelles technologies de communication et de conception assistées par ordinateur, notamment en matière de portabilité de l'image, peuvent nous y aider en facilitant les échanges d'informations pendant tout le développement des processus décisionnels.
Aujourd'hui, il est vain et d'une prétention incommensurable d'accumuler des objets dits "d'art" pour la seule satisfaction de l'esprit esthétique et de la dynamique marchande. Ce n'est pas tant l'achat d'une uvre d'art que l'institution doit promouvoir que l'émergence de nouveaux processus créatifs.
Cela veut dire concrètement que les maires, les élus locaux et leurs techniciens, les architectes, les entrepreneurs et leurs ingénieurs qui sont les responsables décideurs des aménagements chaque fois qu'ils prennent une décision ayant une incidence sur l'environnement ou la multiplication d'un objet, doivent faire l'effort d'une avancée qualitative qui les éloigne du singe en dépassant la conception purement fonctionnaliste et mécaniste de leur action pour se préoccuper du sens et de la signification du rôle de cette action. Chaque fois qu'ils agissent au seul nom de sacro-saints critères de réalisme pragmatique et économique ils se comportent en barbares qui ignorent des millénaires d'évolution de notre culture et de nos pensées spirituelles. Ils agissent en médiocrates de la collectivité, dans ce cas ce sont eux les véritables générateurs de décadence, pas la prétendue perte des valeurs morales qui reste encore à démontrer.


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Exemples:
Prolifération des rond-points.
Il ne suffit pas que la floraison soit abondante dans la multitude des ronds-points qui furent aménagés en France ces vingt dernières années. Rares sont les aménageurs qui ont su reconnaître dans ces lieux privilégiés la nécessité impérative de signifier un repère de la ville. Cette prolifération de sites insignifiants est certainement la marque la plus évidente de la stupidité culturelle et de l'inconsistance des décideurs face à leurs responsabilités dans l'inertie ou la dynamique d'une civilisation. L'argument éculé du coût moindre qu'on préférerait aux dispendieux choix culturels n'est qu'un masque honteux, car il est faux.
La contribution artistique est peu coûteuse, dès lors qu'on se donne la peine d'éviter le star-système, celui-là même que préfèrent les experts conseillers, tous le savent très bien depuis toujours.

Objets de la vie quotidienne.
Il en va de même de toute construction (piles et manteaux de pont, glissières, bordures de trottoirs, acrotères, bancs et pissotières... etc) dont la matérialisation lorsqu'elle se limite au seul aspect fonctionnel de son dessin et de ses textures assèche les sources de régénération de nos références culturelles. De même la production des objets industriels dont la conception est maintenant réalisée sur les mêmes logiciels de projection 3D qui sont conçus pour s'adapter aux règles fonctionnalistes tant de marketing que de productique multiplie-t-elle aussi les exemples de la banalisation paupérisante contemporaine. Le résultat est qu'une chaussure de sports, un sèche-cheveux, un voilier ou une automobile se ressemblent parce que les formes sont modélisées par des tensions de rapports volume/matière/fonctions traitées dans des processus conceptuels similaires et qu'elles signifient indifféremment les mêmes rapports de références formelles à la vitesse, à la puissance, au confort (ouvertures, fermetures, liens, galbes, anecdotes..etc). Comme s'il n'y avait que cela!!! Tout est désormais construit sur les mêmes schémas, supposés consensuels.

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Culture de l'usage.
Nous sommes loin de la "culture des matériaux" inventée par Tatline en 1910/1920, qui nous enseignait que chaque fonction doit incarner une culture de l'usage par les jeux des matériaux la mettant en forme!
Et pourtant toutes les technologies de création et de communication assistées par ordinateur nous donneraient la possibilité de diversifier, souvent sans surcoût, les systèmes de représentation au lieu de les standardiser.


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Pas de dessin sans dessein.
Dans tous les domaines, nous devons donc réinventer de nouveaux processus conceptuels, en leur assignant de nouvelles finalités. L'engouement récent pour la philosophie confirme ce besoin, car il démontre une recherche de développement de capacités conceptuelles globalisantes. Dans cette évolution des mentalités, qui est un formidable signe de bonne santé, le rôle de l'artiste maîtrisant les technologies informatiques de communication et de création tout en maîtrisant les techniques traditionnelles des matériaux sera très important. Les nouvelles technologies parce qu'elles sont nécessaires au partage des processus créatifs dont l'artiste ne sera plus seul le centre, la maîtrise diversifiée des techniques des matériaux, parce que c'est la clé de compétences créatrices adaptatives.

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Fonction pragmatique de la rêverie.
Les décideurs honnêtement tournés vers le futur auront besoin de nouveaux partenaires qui soient capables d'intégrer une démarche spirituelle dans un projet pragmatique, tant du point de vue des rapports sociaux dans la production que de la définition formelle de l'objet projeté, ils auront besoin de rêveurs de projets. La rêverie est cette capacité humaine à dépasser l'espace immédiatement perceptible à l'évidence, à naviguer hors des limites de l'imprégnation sociale et culturelle, ce qui n'exclut pas de garder présent à l'esprit les contingences matérielles pragmatiques d'application des perspectives entrevues au-delà de ces barrières de la conformité...
Galilée découvrit les cratères lunaires en déplaçant dans sa rêverie de l'espace son expérience d'architecte qui savait peindre à l'aquarelle les ombres portées de tous les volumes. Les taches informes de la Lune qu'il reproduisait telles qu'il les voyait à travers sa primitive lunette n'étaient que le dessin flou de la projection de la paroi interne d'un cylindre sur son fond. Son interprétation est le fruit merveilleux d'une rêverie poétique étayée par une bonne conscience de la réalité pratique qu'elle dépasse ; c'est ce qui a fondé son attitude scientifique. Cette rêverie verticalisante, parce qu'elle tire l'homme vers le haut, comme l'a si bien décrit Bachelard, fut gommée pendant des siècles par les attitudes décisionnelles dominantes d'écrasement. La rêverie est active, elle est reconnue depuis l'Antiquité comme nécessaire à toute pensée pragmatique et concrète. Les savants fondateurs de la science moderne occidentale n'ont que trop rarement admis d'en reconnaître la présence comme partenaire déterminant dans la genèse de leurs découvertes, trop préoccupés qu'ils étaient à défendre la fiabilité des critères scientifiques dits rationnels pour se protéger contre les agressions obstinées de l'obscurantisme mystique des religieux qui voyaient dans le développement de la science une concurrence dangereuse pour leur pouvoir sur les hommes.




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La rêverie est nécessaire à notre évolution.
La fonction artistique peut, tout en les intégrant, dépasser les données conjoncturelles sociologiques, techniques, économiques et stratégiques d'un projet pour l'entraîner dans une dimension "cosmique", en ce sens qu'elle concerne "tout le monde" comme le disait Kant, c'est-à-dire une alchimie de signes et de repères qui seule peut donner un sens profond aux choses parce qu'elle met en connivence l'histoire de toutes les cultures, des préoccupations immédiatement pratiques conjoncturelles et locales par rapport à des projections futures. C'est cela le métier d'artiste, depuis la nuit des temps, l'épisode dit "contemporain" de l'artiste individualiste marginal souvent clochardisé, confiné dans une quête illusoire d'universalité à travers l'expansion nombriliste de sa singularité n'étant qu'un très court instant de notre histoire totale.
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L'artiste dans de nouvelles relations sociales.
Encore faut-il que l'artiste se dépouille des préoccupations égocentriques dont il a si lourdement été chargé tout au long de ce siècle, encore faut-il qu'il développe ses capacités créatrices multiples en se libérant du mythe de l'identité par l'unicité, telle que l'en a convaincu l'idéologie monothéiste du don. Au moment où se multipliera le nombre des créateurs par loisirs et par bonheur d'épanouissement de l'être, qui exprimeront leur individualité dans des créations plastiques dont les innombrables pratiques génèreront par effet de masse un développement culturel cosmopolite sans précédent, se développera la nécessité d'une création artistique professionnelle intégrée à toutes les phases décisionnelles de notre société.

L'artiste ne sera plus seulement un organisateur d'objets plastiques, mais aussi un metteur en scène de rapports sociaux agissant parmi d'autres créateurs en communauté de pensée sur des projets s'intégrant dans une société dont le devenir sera reconnu comme réellement et concrètement déterminé par le choix des sens et des symboliques formelles attachées à chaque objet.
Alors on pourra parler de création renaissante dans la cité, dépassant le sectarisme élitiste et la démagogie populiste elle apportera des propositions alternatives d'autant riches de sens pour tous et de valeurs partageables qu'elles ne seront pas consensuelles.


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Décideurs décidés et homo erctus fabricans.
Mais pour que cette dynamique s'enclenche il faudrait des chefs d'entreprises, des hommes politiques, des "décideurs décidés " à ouvrir leur démarche décisionnelle à la participation atypique d'artistes pour réfléchir et projeter des actions à leurs côtés, cela leur serait plus utile et moins coûteux que les experts en tous genres dont ils sont inefficacement encombrés.
Je sais que, ici et là, en France des artistes partagent ces considérations, du moins dans ce principe général d'une plus grande sociabilité de l'art. Beaucoup encore sont isolés parce que les détenteurs de la glose et de l'exégèse sur l'art et sur le rôle de l'artiste se cramponnent aux convictions passéistes des pouvoirs centralisateurs.
Il est inévitable que la copulation des décideurs et des rêveurs se fera, le plus tôt sera le mieux pour nous tous. Certains artistes sont prêts, chacun à sa manière, chacun dans son coin. On n'attend que quelques décideurs qui auraient le courage de montrer l'exemple nous fasse signe.

Nous sommes des "Homo erectus fabricans", pour construire notre évolution nous érigeons notre pensée en même temps que nous développons notre capacité à façonner ce que nous pensons.

Jean Pierre Lihou. 1985-1997.

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