1963. Etudiant en philosophie j'apprends en psycho-pathologie
que l'homme est potentiellement multiforme, qu'il est disponible
selon son vêcu pour toutes les aventures du Pathos. J'en
conclus que pour Eros il en est de même, le créateur
est donc potentiellement multiple. J'entrevois que l'unité
de style qu'on affecte tant à la personnalité géniale
des artistes n'est qu'un avatar de l'idéologie du don,
elle-même système de représentation du monothéisme
et du pouvoir centralisé.
Ce sont les intentions, le sujet et les fonctions qui déterminent
les choix formels.
Je décide dès lors d'adapter les genres, les disciplines
et les formes de mon activité picturale aux exigences des
contenus exprimés, sans me préoccuper des questions
d'unité stylistique.
C'est cette décision qui entraînera mes créations
multiformes, arborescentes ou labyrinthiques et toujours contradictoires.
1964/66. J'étais maître auxiliaire de dessin artistique
dans un Lycée avec quelques heures supplémentaires
de français. Le proviseur m'autorise à amalgamer
pour des classes de 6ème et de 5ème l'enseignement
du français et du dessin dans un même cours: Etudes
de vocabulaire pendant des séances de dessin de représentation
alternent avec des exercices de mise en scène d'extraits
de théâtre classique en bande dessinée.
Ces expériences ont attiré mon attention sur les
complémentarités interdisciplinaires et sur la nécessité
des métissages pour l'enrichissement des savoirs. Il faut
rappeler qu'à cette époque le consensus universitaire
poussait au contraire dans le sens de l'hyperspécialisation.
1969/71. Je suis directeur d'un équipement culturel
qu'il faut sortir d'une dérive antérieure. Après
avoir amélioré la programmation et réorganisé
la vie associative il fallait affirmer cet organisme dans les
mentalités et les pratiques locales. J'ai organisé,
à partir du recensement, une stratégie de communication
segmentée par catégories de population définies
par quartiers et par âges et par quartiers pour cibler les
messages avec précision. Les participants à la vie
associative augmentant, il a été ensuite possible
d'organiser des séances de recherche de thèmes d'activités
en adaptant des méthodes de créativité de
groupe. Ainsi la programmation des activités s'est structurée
par la contribution d'une population participante élargie.
Ces expériences m'ont préparé à concevoir
plus tard la création partagée en tant que nouvelle
méthode de créativité.
1976/86. En tant qu'artiste j'interviens comme conseil en communication
auprès d'entreprises. Le contact avec certains décideurs
me fait découvrir que les cheminements de leur pensée
ressemble beaucoup à ceux des artistes. La différence
n'est que dans le matériau-support. La prétendue
spécificité de la démarche créatrice
de l'artiste ne résiste pas à l'observation d'autres
démarches créatives.
Toutes ces démarches de conception et d'action font que
chacun érige ses capacités à penser les événements
et à développer ses capacités à façonner
ce qu'il pense.
C'est depuis ces constats que je parle "d'Homo erectus fabricans".
1983/86. Je conçois un projet de jeu informatique dans
lequel le joueur, Héraclès, est en permanence confronté
à la réaction des dieux qui régulent les
événements selon la nature de ses actions. L'étude
de la mythologie grecque pour définir le contenu de ce
jeu m'a fait découvrir combien elle était le reflet
sublimé par le récit des actes réels de la
vie quotidienne ancienne.
Derrière cette leçon du passé apparaît
l'interrogation sur le contenu des reflets sublimés que
nous écrivons de notre quotidien actuel. Cette sublimation
est-elle encore nécessaire, si oui quelles formulations
lui donner, sur quels supports? Quel rôle les arts plastiques
peuvent -ils jouer dans ce cas ?
1988/96. C'est une expérience picturale que j'ai développée
grâce aux premières technologies informatiques multimedia
qui m'ont permis d'entrer dans mon ordinateur des images video
ou des photos et de les traiter pour étudier la composition
de projets de peintures ou de sculptures. L'intérêt
de cette technique est que, pour la première fois j'ai
pu créer à partir d'expériences vêcues
par d'autres personnes pour interpréter leurs préoccupations.
Il s'agit alors d'une sensibilité partagée, fondée
sur le dialogue, où en tant qu'artiste je n'occupe pas
le centre de l'espace créatif. Je suis dans ce cas un acteur
qui signifie des sentiments qui ne m'appartiennent pas mais dont
je m'imprègne pour apporter une réponse plastique
à une demande de communication.